La grande exclusion: une urgence sociale

Nous avons eu la chance d’assister à une conférence tenue par le Docteur Xavier Emmanuelli, ancien urgentiste, co-fondateur de Médecins Sans Frontières et fondateur du Samu Social, et le docteur Pilar Mazzetti, ancienne ministre de l’Intérieur péruvienne.
Cette conférence était organisée à l’occasion des 15 ans du Samu Social Pérou, l’antenne locale du Samu Social International. Nous avions déjà parlé de cette association dans un article précédent, mais si vous voulez en savoir plus, nous vous invitons à vous rendre sur cette page :
http://www.samu-social-international.com/site/samusocial-peru/
Vous trouverez ci-dessous les notes que nous avons pris lors de la conférence.
Le docteur Xavier Emmanuelli raconte qu’en tant qu’urgentiste réanimateur, il a vu défilé des centaines de malade mais n’en a rencontré aucun. « Avec un organisme on sait quoi faire. Mais avec un homme c’est plus compliqué. Voilà ce qu’est devenu la médecine » dit-il.
Le père du Dr. Xavier Emmanuelli était médecin. Il raconte que, les médecins d’avant avaient différentes fonctions : celle de soigner et celle de rentrer à l’intérieur des familles et d’agir comme un médiateur, un accompagnant fraternel. À la maison, il voyait les enfants naître et les aînés s’en aller. Ce n’est plus le cas aujourd’hui. Il manque la dimension sociale au corps médical.
La séparation du sanitaire et du social crée des médecins très adaptés à l’urgence. Il y a 85 specialités à l’hôpital. Mais quelle est la place de l’homme complet ? Le docteur Xavier Emmanuelli rajoute : « On construit des voitures, elles sont créés pour se déplacer. L’homme aussi est une mécanique. Quelle est la finalité de la mécanique humaine? – C’est de produire du sens et de l’amour. »
Les gens demandent à ce que les médecins s’intéressent à eux. La maladie dit quelque chose. Les gens qui viennent à l’hôpital veulent être soignés, accompagnés, réparés. Comme c’est confortable de faire de l’urgence et de ne pas toucher au fond du problème. La formation médicale d’aujourd’hui n’est pas au point. Nous sommes à un tournant où il s’agit de réconcilier notre savoir médical avec la tradition sociale. C’est difficile.
Les médecins d’autrefois avaient ce rôle, de passer dans ce monde lien, ce monde de sens. Aujourd’hui on parle d’urgence sociale.
Le Samu Social est le résultat de l’abîme, de l’incompréhension entre le sanitaire et le social. Une vieille personne seule appelle le 15. Ce sont des médecins qui répondent. On déguise donc sa solitude et son angoisse en problème médical. C’est ça qu’il faut apprendre aux jeunes. Les gens sont dans une urgence sociale tellement profonde qu’il s’agit d’aller au devant. Ils ne comprennent pas le système et ne savent pas vers qui il faut se tourner. Le rôle du Samu Social est de faire la bouée de sauvetage. Les personnes exclues demandent du soin, de la dignité et qu’on les regarde.
Toutes les grandes villes du monde connaissent l’exclusion. C’est une maladie du lien. On sort d’un monde ancestrale remplis de coutumes qui rythme la vie.
En ville il n’y a plus de référence. Tous les enfants dans la rue se droguent. Partout dans le monde il y a des migrants. On appelle ça la tectonique des peuples. Sous les yeux des caméras, ces phénomènes mondiaux sont amplifiés. Comment une civilisation aussi avancée laisse les gens dans une telle solitude?

Xavier Emmanuelli explique que s’occuper des personnes exclues de la société n’est pas chose facile : »Il faut se pencher sur eux avec compassion. Soigner tout le temps, guérir parfois, consoler toujours. Ces dimensions sont impalpables. S’approcher des gens, partager le mystère de notre condition. »
Il raconte l’anecdote suivante: « Dans le sud de Paris, au mois de novembre, à l’entrée d’une banque, à côté de la bouche de chaleur, il y a un sans-abris. Je m’approche et j’essaie d’entamer la discussion. Vous avez froid ? L’homme s’effraie et recule. Vous voulez me suivre dans un centre d’hébergement ? L’homme se braque et devient violent. Qu’avais-je fait ? En m’approchant, j’avais marché sur son carton, et en marchant sur son carton, j’étais rentré chez lui, c’était son petit endroit à lui. Il faut respecter les codes. Dans la rue c’est l’espace des coups. Quand on est dans l’exclusion, il n’y a pas de code, il n’y a pas de temps. C’est un perpétuel présent. L’espace est brouillé les gens sont toujours à la même place. Les gens sont invisibles au yeux des autres et donc à leur propres yeux.
Les gens qui sont dans la survie se sont habitués, il se sont adaptés. C’est dur de se réadapter à d’autres codes. »
Si on ne donne pas aux gens des choses transcendantes, symboliques, ils vont devenir violents. On se cache derrière des institutions mais elles sont inhumaines. Elles ne protègent de rien.
Dans la rue, ils faut apprivoiser. Ne pas donner d’ordre, accompagner ce qu’ils sont à dire.
Les phases psychologiques sont les suivantes : l’agression, la dépréciation de soi, et comme personne ne peut vivre comme ça, le suicide, c’est à dire l’abandon dans une alimentation délétère, l’alcool, la drogue.
Si vous vous approchez et que vous commencez la discussion, ils vont vous raconter des histoires pour préserver leur pudeur. Vous dire qu’ils étaient légionnaires, que leur femme les a quitté, qu’ils ont perdu leur boulot. À les écouter il y a des régiments de légionnaires dans les rues de Paris. À la place, leur véritable histoire c’est une petite vie misérable faite d’échecs et de petits boulots. Mais ce n’est pas du mensonge. Non, c’est un moyen de se mettre de la peinture pour paraître plus joli.
Il y a des pathologies. La fragilité. Les clochards sont des objets de répulsion. Il y a tout un savoir. Et il faut que ça soit enseigné à la fac.
Il y a une rupture entre nous et une image de décrépitude de nous même. Rappelons-nous que nous sommes les mêmes corps. L’urgence vitale c’est le confort absolu. Il faut faire de l’urgence sociale.
Certains diront que ces gens ont fait leur choix. Mais qui choisit la rue ? Qui choisit l’enfer ?
Il n’y que des cas particuliers. Il n’y a pas de stéréotype. Il faut faire de la dentelle et s’adapter à chacun. Il faut transgresser l’apparence. On a pas envie de se voir à travers un ivrogne ou un clochard. On soigne son apparence en repoussant celui des autres qui nous déplaît. On se soigne pour se séduire dans les yeux des autres. Quel est le but de toute action? Apporter de l’amour sur soi, être aimé. Reconnaître l’idée qu’on se fait de soi-même dans les yeux des autres.
On a un fantôme entre soi et les autres. C’est l’apparence. Il faut transgresser ça. Le plus dur c’est de voir les autres dans son humanité.
On a besoin d’exister dans les yeux des autres. Les paroles ne veulent rien dire. Tous les mots ont été prononcés sur tous les tons. L’échange de gestes, lui, se comprend toujours : un café, un peu de temps.
On devrait apprendre aux médecins de ne pas avoir peur du corps et de ne pas confondre dignité et le vieillissement naturel du corps. Il faut un regard transverse. La médecine n’est pas une réparation. Il faut se salir les mains.